25.08.2026

Refuser la course en avant

Les crises vont se multiplier

Des milliers d’années d'évolution ont façonné notre rapport au groupe, nos réflexes de suiveurs et nos attentes vis-à-vis des leaders. Ce n’est donc pas anormal que nous rencontrions des difficultés à nous départir de ces modes de fonctionnement ancestraux et à adopter ceux que nos organisations d’aujourd’hui réclament.
À peine deux siècles ont façonné notre rapport au marché, à la consommation et au confort. Mais nous avons tout autant de mal à réviser nos exigences alors même que la société d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’hier.
Nous filons tout droit vers un monde à +2°C. En 2015, il y a plus de dix ans déjà, en France, à Paris, la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, alias COP 21, énonçait une énième mise en garde. Dépasser d’1,5 °C le niveau de température connu à l’ère préindustrielle nous confronterait à des dérèglements sans précédent. Fort de cette prise de conscience, quelles décisions ? Les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont augmenté en 2016 et en 2017 (!). C’est un peu comme si votre médecin vous disait que votre cirrhose allait vous conduire droit au cimetière si vous continuez à boire autant et que vous vous empressiez de siffler une bouteille en sortant du cabinet pour fêter cette joyeuse nouvelle.
Heureusement, depuis, les émissions de GES se sont légèrement infléchies. Malheureusement, cette baisse ne traduit pas un changement de braquet. Rassurons-nous en jetant un œil à la situation de nos voisins : en Allemagne, 31 % de l’électricité sont encore produits à base de charbon et de lignite contre moins d’1 % en France. Ouf, nous pouvons souffler, nous sommes sur de bons rails. Vraiment ? Si nous remontons plus de vingt ans en arrière, en l’an 2000, la proportion de charbon dans le mix électrique s’élevait à 50 % en Allemagne, contre moins de 6 % en France. Vous comprenez ce qu’il se passe ? Nos voisins allemands sont en train de changer de modèle (dans le même temps, les énergies renouvelables ont grimpé de 6 à 44 % dans leur mix électrique) tandis que la France ne fait que suivre une pente amorcée de longue date (chez nous, les énergies renouvelables ont juste doublé de 14 à 28 %).
Malgré toutes les alertes, les rapports, les études, les mobilisations et les records de température annuels ("l'été que nous venons de vivre est le plus froid du reste de notre vie"), l’État continue de se contenter de retouches cosmétiques. Gouvernement après gouvernement, la prise de conscience ne franchit pas les portes des palais. Sans doute car, comme le disait Jean-Marc Jancovici lors d’une table ronde, lorsqu’on vous sert des petits fours en gants blancs dans des salons climatisés, vous ne vivez pas les affres du dérèglement dans votre corps et vous en ressentez donc moins l’urgence.
Elle est pourtant là : les sécheresses et les inondations, les tempêtes et les orages, les maladies et les pandémies, les migrations et les inégalités sont autant de manifestations plus ou moins directes du dérèglement climatique. Et elles vont aller en s’accentuant : les scientifiques du GIEC ne nous prédisent-ils pas une éruption volcanique dans le courant du XXIe siècle aussi dévastatrice que celle qui a endeuillé le globe au VIe siècle après Jésus-Christ, au point de faire dire à l’historien romain Procope que « pendant toute l’année, le soleil projeta une lumière sans éclat » ? Une telle éruption ferait chuter la température et réduirait les précipitations partout sur la planète durant une période d’un à trois ans. Rideau.
Comme nos gouvernants, nous pouvons fermer les yeux sur les bouleversements qui secouent notre quotidien année après année et sur les désastres que nous annoncent les scientifiques. Mais nous avons aussi le droit (le devoir !) de reconnaître et d’accepter cette réalité. Le droit d’en tenir compte dans la façon dont nous structurons et pilotons nos organisations. Le droit de saisir à bras-le-corps notre responsabilité.


Nécessaire décroissance ?


Un mot encore sur ces crises environnementales, leurs répercussions et leurs remèdes. Depuis deux siècles, notre économie est dopée à la croissance économique et nos entreprises ne jurent que par la performance. Il s’agit de produire plus, plus vite, pour plus de clients. Avez-vous jamais vu un board s’enorgueillir de prévoir une baisse du chiffre d’affaires d’une année sur l’autre ? Imaginez : ils se lèvent (« ils » car ce sont majoritairement des hommes blancs de plus de cinquante ans) et se serrent dans les bras d’une accolade virile qui leur rappelle leur jeunesse sur les terrains de rugby, ils se donnent des high five, ils exultent : au prix d’une diminution de leur rémunération, d’un aplatissement des niveaux hiérarchiques, d’une réduction des écarts de salaires, d’un évincement de leurs prestataires les plus pollueurs, d’un recentrage de leurs activités, ils sont parvenus à proposer une prévision de chiffre d’affaires en baisse. La fierté les submerge. L’image est si belle que l’on a envie d’y croire.
Car ils savent qu’ils n’ont pas le choix. Ils le savent parce qu’ils ont lu, comme plus d’un million de lecteurs à l’époque (1972), le rapport Meadows, The limits to growth, qui décrit les conséquences désastreuses d’une croissance infinie dans un monde fini et dont les modèles mathématiques s’avèrent encore aujourd’hui étonnamment robustes.
Même si le logiciel de nos gouvernants n’a toujours pas intégré cette mise à jour, nous n’avons pas d’autre option : pour survivre, il faudra décroître. Et plus précisément : ajouter d'autres indicateurs que l'économique au baromètre de notre santé en tant qu’État et organisations. Autrement dit, modifier les critères de production et de consommation. Sur cet enjeu-là aussi, il ne s’agit pas de procéder à des retouches cosmétiques mais bien de changer de modèle. Les chercheurs qui travaillent sur ces sujets imaginent substituer aux politiques publiques visant la croissance* des politiques visant le bien-être, la redistribution des richesses et la réduction des inégalités ; accompagner les secteurs les plus concernés par la transition (agriculture, bâtiment, transports…) voire, comme certains le proposent, supprimer le principe des entreprises à but lucratif au bénéfice d’organisations à mission.
Viser la performance sans évaluer son impact en termes environnemental et social n’a plus de sens. Sans évaluer la fragilisation de l’organisation qu’elle provoque non plus.


Refuser la course en avant


Dans le contexte qui est le nôtre, cette recherche de la performance permanente fissure tout l’édifice, des processus en apparence les plus rodés jusqu’à la santé mentale des collaborateurs. Quel intérêt de produire plus vite de nouvelles bouteilles de soda lorsque l’eau vient à manquer jusque dans nos campagnes ? Quel intérêt de faire des voitures plus lourdes ou plus rapides lorsque chaque kilomètre parcouru alourdit notre déficit carbone ? Quel intérêt de demander des cadences toujours plus intenses lorsque les organismes ne suivent plus ? Quel intérêt de déployer des systèmes injectés d’intelligence artificielle lorsque les serveurs des data centers dévorent des Gigawatts et absorbent des lacs entiers ?
Il nous faut refuser la course en avant de celui qui ne voit pas le précipice approcher. Se préparer à l’inconnu et à l’imprévisible tout en excluant malgré tout de ne pas réussir le quotidien. Profiter des temps plus cléments pour préserver les ressources et bâtir les compétences qui font traverser les tempêtes. C’est ce à quoi je vous invite dans la série de posts que je publierai jusqu’à la fin de l’année.


(*) L’État consacre 211 milliards d’euros par an à aider les entreprises selon le livre à paraître de Fabien Gay aux éditions de L'atelier, dans le prolongement de son rapport au Sénat.


Sources utiles :
Citepa (2022), Inventaire des émissions de polluants atmosphériques et de gaz à effet de serre en France – Format Secten.
https://www.novethic.fr/actualite/energie/energie-nucleaire/isr-rse/non-la-sortie-du-nucleaire-en-allemagne-n-est-pas-associee-a-la-relance-du-charbon-151462.html
Kyle Harper (2017), Comment l’Empire romain s’est effondré – Le climat, les maladies et la chute de Rome, éditions La Découverte.
Valérie Masson-Delmotte et al., coord. (2021), Climate change 2021 – The physical science basis – Summary for policymakers, Intragovernemental Panel on Climat Change.
Thimothée Parrique (2022), Ralentir ou périr, Éditions du Seuil.
https://www.cfdt.fr/sinformer/ressources-et-publications/eclairage-economique-combien-de-milliards-daides-publiques-aux-entreprises

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